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VIVREENSEMBLEAUFADA

Invité surprise : le mistral

12 Juillet 2015, 09:42am

------------| Ti Quan
, 200 personnes dans un espace improbable...Philippe Festou |

Dans les moments de nos vies il y a ces instants qui durent, ces instants d’arrachement à nous-même, d’arrachement à nos projections mentales, d’arrachement à ce que l’on voudrait tenir pour définitif et qui, au bout du compte, échappe au confort ambiant que l’on ne voit pas s’installer insidieusement en nous.

Ce bout de vie en écriture de Ti Quan a débuté il y a deux ans. Deux ans de travail minutieux et intense.

Vendredi 19 juin 2015, nous avons touché du doigt la rencontre attendue avec le public et pourtant la création ne fut pas celle vers laquelle nous pensions confortablement nous diriger.

Durant ces étapes en heures et en heures d’écritures plongés, évadés dans des coins de Corée, dans des moments de Marseille, nous avions affiné sans relâche ce propos qui nous était si cher.

Et hier soir à ce moment précis de rencontre, sur le toit du Corbusier, les éléments se sont déchainés ; un vent insoutenable arrachant tout sur son passage, nous obligeant à tout attacher, à tout coller, à tout lester, nous n’avons pas imaginé d’autre solution que de demander l’aide d’un public courageux et volontaire pour maintenir pupitres, partitions et éléments divers dans ce vent déchirant les costumes et soulevant tout ce qui était pourtant attaché par la colle, les élastiques et le scotch.

Fallait-il renoncer ou bien tenter coute que coute de commencer à jouer l’œuvre pour les 200 personnes qui attendaient d’arriver sur l’espace scénique ?

Là, tout a finalement démarré, la nuit est tombée… mais pas le vent ; le public est venu dans cette bourrasque remplir l’espace en béton du toit de la cité radieuse et Ti Quan a commencé – coute que coute –

Il m’est venu cette idée saugrenue m’aidant à relativiser cette situation, à trouver du sens : un quatuor pour la fin des temps de Messiaen créé dans un froid glaciaire de stalag… Où vaut-il mieux être, finalement ? Ou bien des champs Elysées en 1913 pour un sacre du printemps qui termine dans une foire d’empoigne ? Non, ce soir les conditions sont finalement plus favorables : l’univers de Ti Quan semble nous échapper, à moins que l’œuvre soit aussi cela… Elle démarre dans une dimension surréelle – Un endroit où nous n’avions jamais imaginé nous trouver.

Le premier état (« Compassion ») se termine mais cet état là n’est-il pas justement celui que j’éprouve en regardant les actants traverser ce moment ? Plus que cela, je ressens un sentiment d’admiration pour ce courage incroyable. Les filles, sur l’espace scénique, défient dignement les rafales avec les mots du texte pour seule arme : « Lutte ! Défais tes stratèges… », Les costumes volent dans l’air qui devient de plus en plus froid mais les musiciens sont des arbres indéracinables, impassibles.

Tandis que le public frigorifié, se laisse emporter par le son qui perce au creux de celui du vent et l’image tremblante des vidéoprojecteurs qui résistent malgré tout.

Alegria, Walk, Hurry up…Finalement l’œuvre avance pas à pas pour aller jusqu’à son ultime son.

Les applaudissements de l’audience paraissent ne plus finir et sont un ultime défi aux rafales, une acclamation de victoire sur les éléments dont à cet instant précis, plus personne ne semble porter cas.

Voilà ce que ce vendredi 19 juin 2015 nous avons tous traversé accompagné d’un public généreux ; un moment hors du temps tandis que la nature nous ramenait humblement à notre dimension humaine, nous invitant sans compromis à allier lâcher-prise et force du propos ; une invitation qui finalement ne laisse d’autre choix que d’exister ensemble dans ce moment d’unité totale. Les actants sont beaux, le public est heureux, Ti Quan comme extirpé de ces écrits tandis que le vent semblait vouloir les arracher, a montré une facette improbable mais évidente de ce que peut être une œuvre d’art ; mais n’est-ce pas justement cet abandon à soi même dans la force la plus improbable que nous pouvons dans un sentiment de danger, faire émerger l’âme de ce que nous sommes réellement ?

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